On est tous faits de molécules

On est tous faits de molécules
Susin Nielsen
Traduit de l’angais (Canada) par Valérie Le Plouhinec
Hélium, 2026

Egalité… fraternité?

Par Anne-Marie Mercier

Susin Nielsen, canadienne, a publié plusieurs romans pour adolescents qui ont été bien accueillis par la critique (Prix du gouverneur général, Writers’ Trust Vicki Metcalf, UKLA) et ont été publiés en France chez Hélium (certains sont passés ensuite chez Hachette via la collection « Le livre de poche »). Ce titre a été publié précédemment en 2015 (Hélium/ actes Sud) et sa reparution est une bonne nouvelle, il est toujours aussi actuel.
Le narrateur, Stewart, a, comme le titre l’indique, un esprit scientifique. Il nous propose tout au long du roman de nombreux développements avec graphiques et statistiques… parfois surprenants. La science lui dit, comme l’indique le titre, que tous les hommes et femmes sont (ou devraient être) égaux, et donc a priori capables de se comprendre et de s’entraider. L’emménagement chez la nouvelle compagne de son père, veuf, fait vaciller ses certitudes : Ashley, la fille de celle-ci, qui devient de ce fait sa quasi demi-sœur, loin d’être proche de lui et de le comprendre, ne fait rien pour cela et leur vie devient un enfer.
Le point de vue de Stewart alterne avec celui de celle-ci : elle se voit comme la star de son lycée, elle classe les autres selon des barèmes sociaux qui leur donnent plus ou moins de valeur, variable : vêtements, fréquentations, argent, tout sert à classer ou déclasser. Évidemment, Stewart est selon elle tout en bas de l’échelle et leur cohabitation dans le même collège est pour elle impossible. Son ton et ses idées sont si caricaturaux qu’elle en devient comique. C’est dans ce personnage surtout et son traitement en humour de sitcom que l’on devine l’influence de la carrière de Susin Nielsen comme autrice de séries pour la télévision.
De nombreux événements feront bouger les certitudes d’Ashley, notamment lorsqu’elle découvre que son père vit dorénavant avec un homme, comble selon elle du ridicule et de l’inacceptable. Mépris, harcèlement (scolaire ou à travers des réseaux sociaux), jalousies, déni, amitiés trahies, violences psychologiques, physiques ou sexuelles, on a toute une gamme d’exemples d’épreuves vécues par les deux adolescents, séparément, puis ensemble.
Le roman, plutôt drôle au début, avec le contraste entre le ton du garçon et celui de la fille, très bien établi, et les maladresses des adultes lors de l’emménagement devient plus grave peu à peu. Il pose de nombreuses questions intéressantes. En effet, que se passe-t-il pour que deux familles se recomposent en une seule ? L’amour ne suffit pas, cela passe aussi par une confrontation au « goût des autres », à un partage de l’espace, de la cuisine, etc. Meubles, objets, décoration, quoi choisir ? Jusqu’où la famille chic d’Ashley se laissera-t-elle coloniser par le laisser-aller sympathique de celle de Stewart et son joyeux désordre ?
Ce roman a aussi une pente plus sensible, notamment lorsque c’est Stewart qui a la parole : sa bonne volonté et son désir d’aider son père à réussir dans sa nouvelle vie se heurtent parfois à la profondeur de son deuil de sa mère, morte deux ans auparavant, et à sa stupeur devant la bêtise crasse et la cruauté de celle qu’on lui dit de considérer comme sa sœur. C’est peut-être la faiblesse du roman : même si Ashley s’amende, elle reste le maillon faible de l’histoire et l’on sent que l’autrice a bien du mal à l’aimer et encore plus à nous rendre sensibles à ses malheurs. Les personnages secondaires, « meilleures amies » et soupirants d’Ashley, parents et beaux parents sont plus intéressants et, pour ces derniers, pleins de nuances et de contradictions, mais aussi d’amour.
En somme c’est un très beau roman, bien écrit, qui traite de sujets sensibles avec justesse et, pour ce qui est du comportement de Stewart et de son père, avec générosité (c’est Stewart qui soutient le père d’Ashley et l’aide à retrouver sa place auprès de sa fille). Il est regrettable que le personnage féminin soit une peste superficielle qui ne change d’attitude que lorsqu’elle se retrouve elle-même en danger. Pour cela le roman n’est pas seulement sensible, il est palpitant.
Voir aussi la chronique de Michel Driol à propos de La Vie en rose de Wil de la même autrice, sur des thématiques proches.

Le Cheval a mangé mon frère

Le Cheval a mangé mon frère
Jean-François Chabas
Rouergue, 2026

Douches écossaises

Par Anne-Marie Mercier

Nous voilà en Écosse, avec un château et, bien sûr, des fantômes. Le roman pourrait semble au premier abord un remake du célèbre conte d’Oscar Wilde, Le Fantôme de Canterville  : une famille venue d’ailleurs s’installe dans une ruine écossaise et entend bien chasser ou apprivoiser les fantômes qui tentent de la déloger. Mais il y a bien des variantes qui font de ce roman un récit tout à fait particulier. Tout d’abord (XXIe siècle oblige) la famille n’est plus si soudée : ce château est une lubie de la mère, veuve depuis peu. Devenue multi-millionnaire grâce à une fabrication de hot-dogs bio, elle veut réaliser un vieux rêve et commencer une autre vie. Les enfants sont des pré-ados d’aujourd’hui, pas ravis du tout d’avoir quitté Londres, son confort et leurs amis. En plus, il n’y a pas de réseau…
Tout se complique lorsqu’un villageois, décrit comme simplet par les autres, les alerte en criant « le cheval a mangé mon frère », puis lorsqu’un superbe cheval sauvage apparait sur la grève, dégageant une étrange attraction, ou encore lorsque la famille fait la connaissance du voisin, un bel aristocrate qui subjugue à la fois la mère et les deux filles, des jumelles âgées de douze ans (le narrateur en a dix), enfin lorsque la tenancière de l’auberge leur donne la formule qui fera taire le fantôme qui se lamente en chantant un air mexicain…
Si le livre est souvent très drôle, grâce au ton ulcéré du narrateur et aux fantaisies ectoplasmiques, la fin bascule dans la terreur, bien loin du ton léger et rationaliste du Fantôme de Canterville : l’Écosse gardera ses mystères, et le lecteur, passant de l’hilarité à l’effroi,aura été douché de bien des manières.

 

Par Anne-Marie Mercier

 

L’Aventure

L’Aventure
Isabelle Gil
Hélium, 2026

Bateau ivre

Par Anne-Marie Mercier

L’aventure fictionnelle, c’est d’abord un esprit, une inspiration, un appel vers l’ailleurs. Pour la porter, il suffit d’une image, d’un coup de vent ou d’un objet; l’imagination fera le reste. C’est le pari de l’autrice, photographe, qui met en scène un jouet: un paquebot en plastique à la coque rouge et blanche.
Elle le place en page de droite, photographié dans différents décors, depuis la chambre d’enfant jusqu’à son évasion. Il apparaît tantôt minuscule, vu de loin (Ii n’est pas toujours facile à trouver), tantôt immense, vu en gros plan. La nature est grandiose (cascades, montagnes, mer…) ou douce (prairies, étangs, plage…). Les couleurs sont magnifiques, les angles de vue variés. Le texte, bref, en caractères noirs sur le blanc des pages de gauche, est simple et beau, donnant la parole au bateau qui, finalement, invite le lecteur à le suivre « dans le bleu de la mer, dans l’été ; J’en ai tant rêvé ».
Le format à l’italienne et les images à fond perdu nous embraquent, efficacement. Quel beau voyage !

 

Le Poémier

Le Poémier
Donatienne Ranc – Jeanne Mentrel
Editions du Pourquoi Pas ?? 2026

Le pommier et l’enfant

Par Michel Driol

Hugo est interne dans un collège. Il a perdu sa mère, conteuse. Quant à son père, pilote de ligne, il est toujours entre deux avions. Enfant rêveur, Hugo est harcelé par les autres, et trouve refuge dans les branches du pommier de la cour, avec un chat roux.  Un pommier un peu particulier, puisqu’Hugo s’aperçoit qu’il grandit chaque fois qu’il lui dit un poème.  C’est décidé. Hugo va fuir ce collège où il souffre, grâce à la poésie et à ce pommier magique.

Donatienne Ranc signe ici un récit qui utilise le merveilleux pour dire les pouvoirs de la poésie dans une société qui bafoue ses idéaux, pourtant inscrits au fronton du collège : Liberté, égalité, fraternité. Car, s’il est bien question de poésie tant dans la finalité du récit que dans son écriture, dans sa façon de citer Baudelaire, Hugo ou Eluard (ou l’autrice elle-même), il y est aussi question d’enfance meurtrie, d’enfance en souffrance. Harcèlement scolaire, enseignants peu bienveillants, le collège présenté ici est loin d’être un lieu d’accueil, d’épanouissement où l’on apprend à grandir et à vivre ensemble. Les élèves y deviennent, au gré des métaphores, horde de lions bondissants ou gastéropodes morveux. Loin de ce collège lieu de souffrance, Hugo se réfugie dans la nature et dans la poésie. Dans la nature, c’est chez sa tante, en Savoie, entre castors, salamandre et pins. Un lieu de bienveillance avec cette tante qui lui parle de sa mère, dont il a hérité le gout des mots. Car Hugo écrit aussi un peu de poésie, connait assonances et allitérations non pas comme des contenus d’enseignement dépourvus de sens, mais comme façon d’assembler les mots avec jubilation. Car Hugo est un amoureux des mots, comme l’autrice.

Que peut la poésie aujourd’hui ? Les mots des poètes ont-ils encore un pouvoir dans un monde plein de dureté ? Il suffit, peut-être, d’abord de lire les poèmes cités dans ce recueil, et voir comment et en quoi ils font écho à ce que ressent et éprouve Hugo.  Demain, dès l’aube, de Victor Hugo, comme un écho disant la douleur du deuil, de la mort, et l’incitation au voyage. L’Albatros, de Baudelaire, comme un écho à l’ostracisme dont est victime, comme le poète, Hugo. Poèmes miroir, qui disent le réel avec d’autres mots que ceux de tous les jours. Liberté, Paul Eluard, et le titre seul suffit à dire ce besoin fondamental ressenti par Hugo, enfermé dans ce collège. Et enfin un texte écrit par Donatienne Ranc, présenté avec malice comme une comptine transmise par les femmes, de génération en génération, comptine d’endormissement, symbole du lien entre mère et enfant, musique du soir, partage de mots.  Poèmes qui disent l’émotion d’un instant et les grandes aspirations, poèmes qui donnent à entendre une autre langue que celle de tous les jours, les invectives, les propos banals.

On apprécie enfin que ce récit d’évasion – au sens propre et figuré – soit un récit ouvert sur deux fins possibles, toutes deux aussi optimistes l’une que l’autre. Deux destins possibles pour Hugo, l’un marqué par l’ici, le retour à la tante, à la Savoie, au connu, l’autre marqué par l’ailleurs, le voyage, l’exploration. A l’âge d’Hugo, loin des fiches d’orientation, tous les possibles restent ouverts, c’est, en tous cas, ce que dit cette double ouverture finale.

Bien sûr, la langue du roman est une langue particulièrement travaillée, langue de conteuse, avec sa rythmique, sa façon de jouer sur les énumérations, les phrases nominales, langue de poète aussi avec ses  allitérations, sa poésie des listes, comme autant de façons de dire le monde sans en rien omettre. Avec des teintes chaudes, automnales, une dominante de roux et d’oranger, les illustrations permettent aussi une évasion dans ce monde de l’arbre, dans cet élan vers le ciel, loin du quadrilatère représentant le collège prison.

Un court roman illustré pour dire à quel point  la nature et la poésie sont fondamentales pour aider les enfants à grandir, voire leur permettre de s’émanciper des contraintes trop lourdes  qui pèsent sur leur mode de vie.

Groutch, le vilain petit hamster

Groutch, le vilain petit hamster
Groutch, qui veut gagner un biscuit ?
Lise Benincà et Clémence Lallemand
Gallimard jeunesse (giboulées), 2026

Anti-héros animaux

Par Anne-Marie Mercier

Dans la série des héros insupportables, voilà un nouveau venu : Groutch est plein de défauts, et il ne s’amendera pas. Lecteur, vous voilà prévenu. Cela ne l’empêche pas de se faire une amie ou quelque chose qui y ressemble : une chauve-souris s’installe chez lui sans le lui avoir demandé (et sans respecter les multiples interdictions d’entrer qu’il avait installées autour de chez lui) et devient sa colocataire ; il lui donne même un nom, Roseline, qui devient Rosie. Ensemble, ils font ce que Groutch faisait déjà très bien tout seul : terroriser les autres animaux, manger des choses douteuses, être vilain et ne pas se laver. Des héros !
Dans le deuxième volume, Rosie s’ennuie et Groutch, qui ne voit pas pourquoi il faudrait faire quelque chose, organise pour la satisfaire un « concours de rien ». Il est fait pour les incapables : pour gagner le biscuit récompense, il faut… ne rien faire, et ce n’est pas si facile…
C’est une série assez minimale, facile mais efficace. Les deux héros sont vilains à souhait (mais pas terrifiants du tout) ; les autres personnages (un hérisson, un paon, une grenouille, un escargot, un hibou qui se prend pour une lampe) sont caricaturaux et débordés par l’énergie négative du hamster. Reste à voir comment elle pourra se renouveler et se poursuivre sur ces bases.

 

 

L’Invité de l’orage

L’Invité de l’orage
Thomas Lavachery
L’école des loisirs (médium), 2026

Brouilles en Indiana

Par Anne-Marie Mercier

Dès le premier chapitre, on apprend pourquoi le hameau de Ridgwell est si particulier : il compte sept habitants, retraités, tous « veufs ou célibataires endurcis », qui tous et toutes se détestent, pour différentes raisons. Un événement inattendu redistribuera les cartes.
Un être étrange est tombé du ciel et a atterri brutalement sur le toit de la maison d’Horace, le grand-père de Jim, lors d’une nuit d’orage. Gros comme un chien, il a des ailes mais pas de plumes, de grandes oreilles, un pelage brillant, une odeur de vanille… Jim le soigne avec patience, comme un oiseau tombé du nid, désespérant parfois de le sauver.
L’être bizarre survit mais sa présence oblige la communauté à communiquer : l’ex infirmière Mrs Thomson est appelée au secours un jour où il a avalé tout ce qui était à sa portée et s’est empoisonné, l’ex professeur tente de l’identifier en consultant sa bibliothèque personnelle, l’ex coiffeur qui a fait le tour du monde est sollicité, des voisines cèdent à leur curiosité pour voir l’étrange animal… Chacun lui donne un nom (Horace l’appelle Bob, Jim, grand lecteur, lui a donné le nom du héros de la série dans laquelle il se plonge régulièrement, celui de Nachachuk, l’indien). Finalement, tous se parlent, d’abord bougons puis de plus en plus complices, les vieux comptes étant soldés. L’enlèvement de Bob déclenchera ensuite beaucoup d’émotions et de péripéties.
Le recours au fantastique à travers l’étrange visiteur, sert un propos réaliste et montre comment une communauté peut se fracturer puis se ressouder (ou pas) et le rôle de l’ennui dans ces brouilles. Le ton est léger, le livre est drôle, parfois émouvant, et tous ces personnages sont fort attachants (même le méchants). Le roman est finalement une fable, drôle et teintée d’exotisme.

Pourquoi petit A a-t-il cette tête-là ?

Pourquoi petit A a-t-il cette tête-là ?
Sophie Puls
HongFei 2026

Aux origines de l’alphabet

Par Michel Driol

Peu satisfait de la réponse de ses parents, petit A, campé sur ses deux pattes et la tête haute, veut savoir pourquoi il ressemble à cela. Après avoir interrogé les A qu’il connait,  il questionne le vieux Sérif qui l’incite d’abord à apprendre le nom des autres lettres,  puis lui ouvre la porte d’Alpha, sa grand-mère. Elle lui présente ses cousins Aleph et Alif, puis lui demande de dessiner leur ancêtre commun, un égyptien nommé Alp. Un chapeau rigolo ? le bec d’un oiseau ?…C’est ainsi que petit A découvre son ancêtre : une tête de taureau. Après le conte, place au documentaire qui revient sur cette origine de notre alphabet, les hiéroglyphes.

Voilà un album qui traite de façon originale et imagée une question passionnante : celle des origines de notre propre alphabet, et, au delà, des systèmes d’écriture. L’autrice donne ainsi vie aux lettres, devenues des personnages, représentées avec des yeux, et des formes qui tiennent compte de leurs particularités. Elle s’en donne à cœur joie avec les lettres : les italiques, les attachés, les minuscules et les majuscules s’incarnant ainsi en personnages imaginaires qui expriment quelque chose de leur dénomination. Jeux de mots et jeux de formes aussi dans la présentation de l’alphabet découvert par petit A.  On se régale entre le h de glace et le t dansant… On apprécie aussi les efforts plein d’imagination de petit A afin de découvrir l’ancêtre commun. Mais le réel est toujours plus fort, et petit A découvre son origine égyptienne et renversante. On regrettera peut-être que l’autrice arrête ici son explication historique. Pourquoi la tête de bœuf ? Comment et pourquoi on est passé du hiéroglyphe à l’alphabet ? Le cahier documentaire ne répond pas non plus à ces questions, que ne manqueront pas de se poser les enfants. On regrettera peut-être aussi le fait que grand-mère Alpha soit représentée en majuscule, et qu’on ne voie pas la minuscule α, pourtant bien connue. Reste une histoire qui, au-delà des différences, montre la parenté entre trois grands alphabets, le nôtre, l’alphabet hébreu, l’alphabet arabe, et il y a là une belle façon d’évoquer la diversité culturelle et les passerelles existant. Par ailleurs, destiné à répondre aux interrogations des enfants découvrant l’alphabet ou apprenant à lire, l’autrice a caché dans les dessins de nombreux objets dont le nom commence par la lettre  A… Les illustrations, à base de papiers découpés, sont pleines d’humour et de couleurs, de fantaisie et d’imagination, entrainant ainsi les jeunes lecteurs dans cet univers de l’écrit nouveau pour eux.

Avec fantaisie et poésie, sans pédanterie, un album qui fait découvrir de façon ludique aux enfants la lointaine origine de la première lettre de notre alphabet, les inscrivant  ainsi comme héritiers d’une longue tradition, d’une longue histoire.

Une sorcière dans la clairière

Une sorcière dans la clairière
Sarah Vignon
Little Urban 2026

Une sorcière comme les autres

Par Michel Driol

 

C’est l’heure d’aller se coucher, mais Gabi a perdu son doudou Coco. Elle le cherche partout, s’enfonce au plus profond de son armoire, et débouche dans une forêt où l’attend une sorcière, rousse comme elle, qui tient Coco dans ses bras, une sorcière qui propose d’échanger Coco contre un talisman magique, un simple pépin de pomme. Puis la sorcière guide Gabi sur le chemin du retour, tout en lui parlant de sa vie à venir, de ses peurs, de ses erreurs, et de celles qui pourront la protéger.

Aider les enfants à grandir, au fond, c’est bien là une des missions premières de la littérature pour la jeunesse. Tel est bien le propos de ce premier album de Sarah Vignon, qui utilise les voies du fantastique pour évoquer la nécessaire confiance en soi. De fait, on accompagne l’héroïne de l’autre côté de l’armoire, au bout d’un long couloir noir, qui la conduit, comme dans les contes traditionnels, au cœur de la forêt. Fantastique encore avec cette rencontre avec son presque double, une femme qui lui ressemble, mais qui est plus âgée, et vêtue en sorcière. Une sorcière qui se présente avec toute la richesse et l’ambiguïté de ce personnage de conte, lui aussi. Sous son grand chapeau, elle est en train de croquer une pomme, convoquant ainsi les figures d’Eve et de Blanche Neige. Rien d’effrayant dans ce personnage, dont le cadeau, le talisman, semble pourtant aux yeux de la fillette bien mince : un doudou contre un pépin de pomme ! La fillette se sent dès lors perdante. Pour autant, symboliquement, elle abandonne un objet transitionnel qui la relie au passé contre un nouveau, une promesse d’arbre, une promesse d’avenir. Un doudou qui ne grandira jamais contre un pépin qui peut grandir et devenir, si on en prend soin, un pommier… Mais la sorcière offre un second cadeau, d’un autre ordre, les paroles qu’elle adresse à l’enfant, transmission de sagesse féministe énoncée au futur, leçon de sororité, incitation à la confiance en soi. Quelques paroles, quelques mots qui rassurent sur le long chemin de la vie qui s’ouvre devant l’enfant. Quelques mots, au futur, qui font du bien à entendre.

Les illustrations, tout en couleur, aux aplats entourés d’une ligne noire accompagnent ce voyage  en faisant passer de l’univers familier de la maison de Gabi à la forêt. Une forêt qui n’a rien d’inquiétant, avec ses arbres verts, et ses dangers, incarnés ici par deux insectes géants, mais à visage humain. Tout est ici fait pour rassurer… Ajoutons que, de façon ludique, une pomme se cache dans chaque illustration…

Un riche album, tout en tendresse, qui s’adresse à toutes les petites filles – mais pas que ! – pour leur parler de confiance en soi, pour leur expliquer que, si grandir c’est parfois se tromper, c’est aussi compter sur les autres, et c’est enfin ne pas oublier la part d’enfance qui subsistera.

Bubulle

Bubulle
Mamiko Shiotani
Traduit (japonais) par Sophie Bescond
La Partie, 2026

Comment s’y prendre, quand on est sous l’eau?

Par Anne-Marie Mercier

Bubulle est un jeune poisson, et ici il est le héros d’un livre pour enfants. Il donc normal qu’en ces temps de rentrée il doive aller à l’école. Mais techniquement, l’auteur doit aménager les choses. Qu’à cela ne tienne, voilà Bubulle équipé d’un casque avec des ouvertures pour passer ses nageoires, une culotte en caoutchouc d’où ses nageoires-jambes dépassent, et un petit chapeau conforme à l’uniforme que portent ses camarades (Ça se passe au Japon). On le voit avec son cartable et il partage les activités des autres écoliers avec plaisir, même le temps du repas à la cantine.
Mais voilà, il y a le sport, il n’aime pas cela, il est nul, et il se fait une entorse. Confiné chez lui, il a envie de renoncer à tout. Mais des amis (un humain et un lézard) viennent, nagent avec lui dans sa chambre (cette fois, ce sont eux qui portent un casque), et tout va mieux.
Histoire bien mince, elle vaut surtout par les illustrations. Le dessin crayonné est subtil, le petit poisson ouvre de grands yeux, et cette école où se côtoient divers animaux et de jeunes humains (qui ouvrent eux aussi de grands yeux – normal, on est au Japon–) a un certain charme.
Le message est de bon aloi : même si on est différent, si on a le désir d’apprendre et si on s’accroche, on peut y arriver. Il faut aussi avoir de bons copains, inventifs et prêts à se déplacer en terrain inconnu.

Mota

Mota
Julia Billet – Frédérique Bertrand
Editions ésperluette 2026

Así es mi vida,/ piedra, / como tú… Ainsi est ma vie, pierre, comme toi. (León Felipe)

Par Michel Driol

 

Mota, c’est d’abord, graphiquement, une forme patatoïde ramassée ou lancée par une main, forme qui se voit petit à petit dotée de deux bottes – rouges – d’une tête et d’un chignon. De fait, elle devient petit personnage de femme comme voutée. Le texte peut alors s’installer, et la présenter , un texte qui repose sur une anaphore, Mota n’a pas les yeux – ou sa langue – ou sa tête dans sa poche. Dans sa poche, elle a des cailloux. Ainsi est Mota, facteur Cheval au féminin, ramasseuse et collectionneuse de cailloux, à l’image de la mère de Julia Billet, jusqu’au jour où un rocher l’a accompagnée de l’autre côté…

Avec poésie, le texte est donc autant un hommage à une mère disparue qu’à tous ceux qui semblent différents, par leurs passions, leurs bizarreries, leurs cailloux et leurs rêves plein les poches. Ce que suggère le texte, ce que montrent les illustrations, c’est que Mota et ses cailloux semblent ne faire qu’un. Avec douceur et tendresse, le texte évoque ce personnage solitaire et différent, avec ses poches sous les yeux, ses poches remplies de cailloux, et ses rêves plein la tête… Portrait tout en tendresse de ce personnage et de, sa passion pour les cailloux de toutes les formes, cailloux qui deviennent, en quelque sorte, ceux qui l’accompagnent tout au long du chemin, dans leurs différences, constituant son seul univers, un univers qui se construit jour après jour, comme une collection hétéroclite, bien à l’image de l’humanité… Je ne bâtis que pierres vives, ce sont hommes, écrivait Rabelais dans le Tiers Livre. Et quant à Perrault, il imagine un petit Poucet marquant son chemin de pierres blanches. C’est bien dans cet imaginaire de la pierre que s’inscrit aussi ce beau texte qui fait aussi la part belle au langage, à l’évocation de ces mots en ou qui forment leur pluriel en oux, , dans ses images, dans ses rimes, mais aussi dans sa façon de répéter le mot poche, comme symbole de ce personnage, qui nous ressemble dans sa fragilité, dans sa singularité, dans son destin universel.

Frédérique Bertrand propose une illustration sensible à base de crayonnés, de peintures et collages, illustrations tantôt en mouvement, tantôt plus statiques, illustrations qui multiplient les cailloux de toutes les formes, illustrations qui montrent Mota cheminant, toujours de la gauche vers la droite, de la vie à la mort, de la blancheur de la page à la page plus sombre. A la confusion qui règne dans la tête de Mota correspond le désordre des cailloux sur la page, qui entourent ce personnage, solitaire et obstiné. C’est un accompagnement du texte particulièrement pertinent et réussi !

Un album poétique à lire à voix haute, dans lequel chacun prendra ce qui lui parlera, selon son âge, se laissera porter par les mots et les anaphores de Julia Billet et par les compositions savamment désordonnées de Frédérique Clément.